« UNE PRÉSENCE SCIENTIFIQUE FRANCOPHONE DANS LE NORD » : LE CENTRE D’ÉTUDES NORDIQUES SOUS LE DIRECTORAT DE LOUIS-EDMOND HAMELIN, 1961-1972

Le présent billet constitue la première partie d’une série de deux textes traitant de l’histoire du Centre d’études nordiques, de son contexte d’émergence à la fin du directorat de Louis-Edmond Hamelin.

Par Raphaël Pelletier, Université du Québec à Montréal

PARTIE 1

C’était très différent d’aujourd’hui. En réalité, les choses ont commencé à changer sur le plan des mentalités dans les années 1970. Avant cela, on parlait très peu du Nord, à l’exception des grands projets qui avaient cours du côté du Labrador. Quand j’ai commencé ma carrière à la fin des années 1940 et que je signalais à mon entourage que je partais en canot, on riait, parce qu’on s’imaginait que c’était là quelque chose qui n’avait aucune importance.

Louis-Edmond Hamelin (cité dans Harvey, 2011)

La journée du 11 février 2020 s’achevait sous le signe de la disparition de Louis-Edmond Hamelin, doyen de la géographie québécoise, linguiste-néologue et « père de la nordicité ». Bien qu’il puisse s’agir d’un moment opportun pour effectuer le bilan d’une trajectoire sociale et intellectuelle révélatrice des mutations que connût la société québécoise et qui, au demeurant, est d’un intérêt primordial pour qui s’intéresse à l’histoire des sciences géographiques et plus largement à l’histoire du Québec, permettons-nous ici de surligner les grands traits de l’émergence scientifique du Centre d’études nordiques (CEN) sous le directorat de L.-E. Hamelin (1961-1972).

Il y a près de dix ans, le CEN célébrait ses cinq décennies d’existence, fait mis à l’honneur tant dans l’espace public que dans le paysage scientifique. Fondé en 1961 sous les auspices de l’Institut de géographie de l’Université Laval et de L.-E. Hamelin, témoin privilégié de l’institutionnalisation de la géographie au Québec, le CEN constitue à la fois le produit d’une époque et un vecteur d’innovation scientifique, sociale et politique dans un Québec en pleine ébullition. Se permettre d’analyser la trajectoire historique du CEN, en braquant la focale sur ses prémisses et sa première décennie d’existence, nous amène à concevoir que sa fondation « coïncide avec le début de la recherche structurée au Québec dont l’objectif premier était d’assurer une présence scientifique francophone dans le Nord » (Payette et Saulnier-Talbot, 2011 : 180).

L’émergence du CEN en contexte

Si l’on peut situer le moment de la création du CEN en 1961, la nécessaire maturation d’un tel projet nous ramène immanquablement à l’après-guerre. À l’échelle macro, ce moment singulier de l’histoire récente du Canada se caractérise entre autres choses par une reconsidération du Nord au sein de l’ensemble canadien. À l’échelle individuelle – celle d’un jeune L.-E. Hamelin – cette période est celle de la réalisation d’une vocation scientifique s’actualisant lors de son passage à l’Université Laval et plus particulièrement auprès de Jacques Rousseau et de Georges-Henri Lévesque. Dit autrement, il s’agit ici de considérer ce que l’émergence du CEN révèle sur la trajectoire académique et intellectuelle de son fondateur et sur le contexte politique, économique et scientifique dans lequel celle-ci s’ancre résolument.

Avec la fin de la Seconde Guerre mondiale, la place des régions nordiques dans le complexe militaire et scientifique canadien (et plus largement nord-américain) se voit être réactualisée (Wiseman, 2015, 2019). Pour être plus précis, nous parlons ici des conjonctures ayant amené les frontières opérationnelles de l’État canadien à reculer toujours davantage au nord. Afin d’assurer une présence politique sur l’ensemble de son territoire, l’État canadien se dote rapidement d’outils administratifs. Ainsi mettra-t-on sur pied le ministère des Affaires du Nord en 1953, dont les émissaires produiront des inventaires sociodémographiques. Dans ce contexte, la part nordique du territoire québécois amène la province à intégrer de plain-pied l’espace géopolitique et économique polaire (Hamelin, 2005 ; Canobbio, 2009).

Si l’on se penche sur le parcours de Louis-Edmond Hamelin, c’est une suite de rencontres et de croisements, contribuant tour à tour à la germination d’un intérêt pour les environnements nordiques, que nous pouvons observer. Tout commence, aux dires d’Hamelin lui-même, lors de l’édition de 1947 de l’école d’été de géographie de l’Université McGill. C’est en effet lors de ce séjour d’apprentissage auprès de George Kimble et Kenneth Hare (Wallace, 2013), que ce dernier eut l’occasion d’entrer en contact la recherche arctique et plus précisément avec la pensée et les travaux de Vihjálmur Stefánsson, célèbre explorateur canadien d’origine islandaise, formé en anthropologie dans les plus grandes universités américaines (Pálsson, 2001).

Accompagné de Jacques Rousseau[1], Hamelin entreprend deux voyages en 1948. Ceux-ci l’amènent à arpenter pour la première fois la Jamésie, région septentrionale du Québec également reconnue sous l’appellation d’Eeyou Istchee, territoire de la nation crie. Cette étape de la carrière d’Hamelin constitue en quelque sorte le ferment de ses réflexions sur le Nord, ainsi que sur l’autochtonie et les rapports interculturels qui lient cette dernière à l’État et à la société québécoise allochtone (Hamelin, 1996). Après avoir complété une maîtrise en économie à la Faculté des sciences sociales de l’Université Laval, où il put côtoyer Georges-Henri Lévesque, et ayant obtenu une bourse pour l’étude du développement du Nord du Québec octroyée par le Conseil canadien des sciences sociales et la fondation Rockefeller, il part pour Grenoble afin de travailler auprès de Raoul Blanchard, géographe français connu pour ses travaux sur les environnements alpins et sur le Québec. Docteur ès lettres dès 1952, il revient à l’Université Laval où très tôt, il met en œuvre un programme de réarticulation sémantique permettant de faire sens des réalités géographiques nordiques nord-américaines, nourrissant ses réflexions de sa lecture et des discussions qu’il aura périodiquement avec des chercheurs comme Jacques Rousseau, à Québec, et André Cailleux, géomorphologue français, lors de ses passages à Paris (Hamelin, 2006 : 77).

Après avoir chapeauté le lancement des Notes et des Cahiers de géographie, il plaide auprès de l’Assemblée nationale du Québec à partir de 1955, donnant ainsi lieu à la rédaction d’un mémoire faisant état d’un besoin d’organisation de la recherche sur le Nord. Le projet de création d’un centre de recherche entièrement dédié aux questions nordiques bénéficie de précédents en la matière. L.-E. Hamelin insistera d’ailleurs sur l’influence inspiratrice qu’auront eu le Scott Polar Institute de l’Université Cambridge ainsi que le McGill Centre for Northern Research (MCNR), fondée en 1954 et bénéficiant de sa propre station de recherche météorologique, la McGill Subarctic Research Station, aux abords du lac Knob, près de Schefferville (Chartier, 2014 : 3).

***

C’est donc dire qu’au moment de la création du Centre en 1961, le projet était pensé et piloté depuis six ans par L.-E. Hamelin, à partir de l’Institut de géographie de l’Université Laval. À l’échelle de l’institution, l’avènement d’un tel centre relève de l’innovation, dans la mesure où, comme le souligne Daniel Chartier, il devait faire face aux « réticences du monde intellectuel francophone pour les propositions interdisciplinaires » (Chartier, 2014 : 3). Au financement de l’Université Laval, s’ajoutent ceux du ministère des Richesses naturelles du Québec – dirigé par René Lévesque, alors député libéral sous Jean Lesage –, du Conseil de recherches du Canada, de l’Arctic Institute of North America (AINA) – alors basé à l’Université McGill – ainsi que du ministère des Ressources nationales et du Nord canadien (Tremblay, 1962).

Dès ses premières années d’activités, le CEN s’impose rapidement comme la courroie de transmission de la recherche sur le Nord dans le Québec francophone. Pour ce faire, des canaux d’information sont établis afin d’assurer la diffusion de la recherche et en favoriser la coordination. On peut alors penser aux deux séries que chapeaute le CEN à partir de 1963, soient les Travaux et documents du Centres d’études nordiques ainsi que les Travaux divers, auxquels s’ajouteront d’importants ouvrages de références, publiés en partenariat avec les Presses de l’Université Laval (Hamelin, 1963, 1964). Annonciatrice de l’œuvre du Centre dans la diffusion des connaissances, ces initiatives sont révélatrices de l’orientation du Centre au courant de la décennie qui suit sa fondation.

[1] Jacques Rousseau, ethnobotaniste de renom qui sera également chercheur permanent du CEN de 1962 jusqu’à sa mort, en 1970 (Laverdière et Carette, 1999 : 28-29).

 

Références

Canobbio, Éric (2009) Géopolitique d’une ambition inuite. Le Québec face à son destin nordique, Québec, Septentrion.

Daniel Chartier (2014) « Penser le monde froid » dans D. Chartier et J. Désy, La Nordicité du Québec. Entretiens avec Louis-Edmond Hamelin, Québec, Presse de l’Université du Québec, 1-19.

Hamelin, Louis-Edmond (1963) « Recherches du Centre d’études nordiques en 1962 », Cahiers de géographie de Québec 7 (14) : 235-236.

Hamelin, Louis-Edmond (1964) « Recherches et éditions au Centre d’études nordiques de l’Université Laval en 1963 », Cahiers de géographie de Québec 8 (16) : 264-267.

Hamelin, Louis-Edmond (1996) Écho des pays froids, Sainte-Foy, Presses de l’Université Laval.

Hamelin, Louis-Edmond (2005) « La dimension nordique de la géopolitique du Québec », Globe. Revue internationale d’études québécoises 8 (1): 17-36.

Hamelin, Louis-Edmond (2006) L’âme de la terre. Parcours d’un géographe, Montréal, Multimondes.

Harvey, Réginald (2011) « Louis-Edmond Hamelin, père de la nordicité », Le Devoir, 6 août.

Laverdière, Camille et Nicole Carette (1999) Jacques Rousseau, 1905-1970. Bio-bibliographie, Sainte-Foy : Presse de l’Université Laval.

Matthew Wallace (2013) « Gouverner le climat : les sciences de l’atmosphère au Canada, 1945-1975 », Thèse de doctorat, Université du Québec à Montréal.

Pálsson, Gísli (2001) Writing on Ice: The Ethnographic Notebooks of Vilhjalmur Stefansson, Hanover, University Press of New England.

Payette, Serge et Émilie Saulnier-Talbot (2011) « Un demi-siècle de recherche au Centre d’études nordiques : un défi de tous les instants », Écoscience 18 (3) : 171-181.

Tremblay M.-Adélard (1962) « Le Centre d’études nordiques de l’Université Laval », Recherches sociographiques 3 (3) : 371-373.

Wiseman, Matthew (2015) “The Development of Cold War Soldiery. Acclimatisation Research and Military Indoctrination in the Canadian Arctic, 1947-1953”, Canadian Military History 24 (2): 127-155.

Wiseman, Matthew (2019) “Canadian Scientists and Military Research in the Cold War, 1947-60”, Canadian Historical Review 100 (3): 439-463.

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